La myopie d'amour

* DIX-SEPT *

Sa main cherche l'interrupteur en tapotant le mur. Un néon clignote, puis un autre, un autre, un autre et tout le plafond s'illumine. Amour court vers le coin du hangar où sont empilées les centaines de bougies. En hauteur, le bloc arrive presque au niveau de ses cuisses. Elle soupire, sourit, et caresse de sa main le grand rideau de mèches vierges. Les petits fils noirs chatouillent sa peau. Amour s'assoit en tailleur, ouvre son cartable, et en retite patiemment son dernier vol. Debout face au trésor, Amour dispose les tubes de cire blanche sur la pile. Elle se sent soulagée, protégée, sûre d'elle- même et excitée par son idée. Elle ajuste ses lunettes sur son nez, se pose face à la montagne de bougies, pointe son petit doigt noir et les compte une une, sans se presser, jusqu'à atteindre 2323.

* DIX-HUIT *

Elle comprend qu'il suffit d'inverser le monde. Ce n'est pas difficile à faire une fois la première peur passée. Elle se demande d'ailleurs d'où lui venaient ces sanglots et ces étranglements qui remplissaient sa gorge. Elle se dit que peut être quelqu'un habite en elle, une autre Amour qu'elle ne reconnaît pas, et qu'elle porte malgré tout sous la peau, comme un reflet sur un lac. Pour le moment, elle s'amuse, cachée derrière le clown. Elle joue encore à la myopie, mais à l'envers cette fois : c'est lorsqu'elle retire ses lunettes que son univers se précise, parfaitement clair, dans le visage du petit garçon. En relâchant ses pensées, Amour décalque des songes, trait pas trait, un à un, elle trace les contours et répand les couleurs, puis superpose vision et mémoire sur une toile, et les deux figures se chevauchent jusqu'à n'en former qu'une. Elle reste ainsi près d'une heure, à mélanger ses impressions, ses souvenirs et ses points de vue. Elle fait attention à ne pas se faire voir du petit propriétaire. Des chaussures marchent parfois sur ses doigt, mais elle retient ses cris. Au Grand Jardin, Amour s'ennuie sans s'en apercevoir. Elle siffle dans les herbes, mouille ses mains dans l'étang artificiel puis s'endort au soleil près de trois paquerettes. La sueur colle sa robe à son dos, et perle sur son front. Elle se réveille, s'étire, prend quelques secondes pour se rappeler où elle est, puis s'essuie la figure et recommence à vivre. Amour ne se sent pas triste, elle ne se sent pas gaie non plus d'ailleurs. Elle se sent exister et cela lui suffit. Elle déambule encore, au hasard, parmi les allées colorées de fleurs. Il faut bien que le temps passe, que le soleil se couche, que les journées se succèdent. Il faut bien que les choses évoluent à leur rythme. Amour songe à son départ, puis à sa naissance, et admet qu'il est trop tard pour revenir en arrière. En regardant la famille Canard qui se promène calmement entre les nénuphars, Amour réfléchit au moyen de retourner à la grande surface. Elle voudrait y voler une robe, plus grande et plus jolie, ainsi que du vernis et de quoi manger. Il ne lui reste plus que quelques fuits, des madeleines et du lait, et elle sait que ça ne durera pas, que la faim viendra comme le reste pour confirmer l'implacable déroulement des heures. Elle se demande si le Badge la reconnaîtrait sans ses lunettes. Elle pourrait tenter l'aventure dans le flou, puisqu'elle se souvient parfaitement de la disposition des rayons, des caméras et des sorties. Amour échafaude alors un plan d'attaque dans sa tête, de l'entrée à la cabine d'essayage, de la cabine aux aliments, des aliments au maquillage et du maquillage au parking. Puis elle quitte le Grand Jardin et retourne s'asseoir près du pépé rabougri. "Ca t'a fait mal ?"
"Un peu. Mais ça fait tellement longtemps que j'ai oublié."
"Ils t'ont rentré une aiguille ?"
"Oui."
"Tu veux bien me montrer encore ?"
L'homme ratatiné dévoile ses gencives roses, puis déboutonne la manche de sa chemise.Amour observe la jeune fille.
"Elle est de profil."
'Oui."
"Pourquoi ?"
"Elle traverse un passage cloûté."
"Le dessin, tu l'as trouvé dans un livre ?"
"Non, je l'ai fait moi même, avec un crayon sur une feuille. Après mon copain a décalqué la feuille sur mon poignet, et il a injecté l'encre."
"Tu savais drôlement bien dessiner les filles à l'époque."
Le vieil homme soupire.
"Je savais les embrasser aussi. Celle-là, c'était ma fiancée..."
"Elle avait quel âge ?"
"23 ans."
Du temps s'écoule. Le pépé rêvasse avec un sourire absorbé, tout plein de souvenirs de jeunesse. Amour se gratte le front en fixant le tatouage, puis murmure :
"Je ne sais pas quoi faire."
Le vieux propriétaire hausse ses maigres épaules.
"Moi non plus..."
Amour déchire un coin du carton, puis le prend gentiment par la main.
"Allez viens, sois pas tout triste, on va marcher sur le port."




Par Franck
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