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Là- bas, la tour de verre doit encore dédoubler un cercle rouge. Le pépé est parti se coucher, Amour est restée à la même place, silencieuse, assise au sommet d'une montagne de charbon. Elle retire ses chaussures, les pose à côté d'elle, enfonce ses pieds nus dans la matière noire, puis les remue lentement en fermant les yeux. Amour rêve que du sable blond engloutit ses orteils, elle croit entendre le roulement des grosses vagues, les rires des oiseaux de mer et les chansons d'un groupe de vacanciers, les cordes d'une guitare, les crépitement d'un feu dilatant l'air du soir et les silhouettes alentours, des ombres enfouie sous des duvets de plumes. Amour voyage loin du port, dans une carte postale, dans une page de magazine, elle boit des limonades, elle se baigne et somnole au soleil, comme une princesse sur une plage imaginaire. Une étoile filante, une comète embrase le ciel d'un coup, comme un coup de feu ou un flash. Les paupières d'Amour sont inondés de jaune, éblouissant ; elle sursaute, ouvre ses yeux, fait un voeux, puis redresse la tête et tombe nez à nez sur la mâchoires menaçantes de la grue. Une fois la lueur disparue, Amour croit être devenue aveugle. La nuit lui est tombée dessus. Elle lance des regards écarquillés mais n'aperçoit ni ses mains, ni sa robe, ni rien d'autre. Sa langue est sèche dans sa bouche, et elle s'inquiète un peu. Quelque part au dessus, Amour sait que l'immene gueule métallique est béante, affamée, prête à broyer ses os. Elle frissonne et plonge ses pupilles dans le noir. Sur le port, aucune lumière ne lui parvient, aucun réverbère ; elle attend mais rien ne bouge, le monde semble s'être arrêté pour la nuit, comme un corps figé dans la glace. Le vent se lève, caresse son front, puis un chien aboie. Amour se redresse, enfoncée jusqu'aux genoux, elle essaie de crier quelque chose, d'appeler à l'aide. Elle active les muscles de sa langue écarte ses lèvres et appuie sur son souffle mais sa voix s'évanouit quelque part dans sa poitrine, bloquée par les assaut d'une terreur incontrôlable, une étrangère qui remue dan sons ventre, affolée, qui se débat et s'agrippe à ses organes, qui s'y déchire les ongles comme au mur d'un cachot. De grosses larmes coulent, ses tempes l'oppressent, un étau se resserre et Amour s'effondre, muette, à bout de force au sommet d'une montagne plus noire encore que sa peau. Sur un bateau, l'ombre d'un marin se tient immobile, siffle une mélodie douce, puis finit par se fondre dans la nuit, emportant au bout d'une laisse un chien haletant, et les espoirs d'Amour.
Le miroir se fissure. Amour se recule prudemment, sort ses lunettes du cartable, les pose sur son nez et contemple son reflet coupé en deux. La nouvelle robe blanche caresse presque ses chevilles. En rêvant un peu, Amour pourait croire que son corps a rétréci, qu'elle est retombée en enfance. Elle pourrait retourner en arrière, s'asseoir dans la maison de sa mère, et retrouver l'atmosphère de la première fois : ses pas légers sur la rue, le passage cloûté et le soleil aveuglant sur la table de métal. Debout dans la cabine d'essayage, Amour se trouve belle pendant encore quelques minutes. Elle prend des poses, embrasse le vide et se fait des clins d'yeux. Puis elle soupire pour se donner du courage, retire ses lunettes, les range dans le cartable et tire le rideau. Au moment de sortir, elle jette un regard flou vers le porte-manteau, et adresse un signe de la main à son autre robe, pendue tristement sur un crochet de plastique. Elle est encore couverte de charbon. Le coeur d'Amour se serre, puis comme une taupe, elle se faufile à l'extérieur de la cabine. La vendeuse ramollie s'occupe d'une jeune fille brune, elle lui tend des culottes en dentelles et débite des chiffres d'une voix monocorde. Amour glisse sans un bruit, comme un coussin d'air, elle passe dans leur dos, et bifurque discrètement au coin des jus d'orange.
Les mains légèrement tendues vers l'avant, elle se déplace selon son plan, concentrée sur le nombre de pas à faire, la longueur des rayons, la largeur des angles et les zones surveillées par les yeux froids des caméras. Le plus difficile est encore une fois de maîtriser l'anxiété, la sueur dans les paumes, et l'envie folle de se mettre à courir. Amour s'efforce de contrôler le rythme de sa respiration, afin d'éviter l'asphyxie, l'étouffement qui n'atend qu'un déclic pour lui remplir les poumons. Avec le temps, et l'espérience des vols, elle a appris à éviter le pire : la projection mentale de ses actes. Elle doit ignorer jusqu'au sens des gestes qu'elle exécute, ne pas céder aux images qui tentent de la troubler, la valeur des objets, les coups de pieds dans le ventre, et le désir violent d'avoir fini, d'être ailleurs, loin du danger, protégée comme une bille dans une boîte à chaussures. Elle se contraint à la seconde présente, s'oblige à ne considérer que l'instant qu'elle traverse, respecter une à une les étapes de son voyage, sans en concevoir la portée, presque inconsciemment, comme un robot sans âme. Amour sort d'elle-même pour survoler le temps. Elle s'absorbe toute entière dans la sensation de ses muscles, de ses oreilles ; elle se divise, se morcelle, et s'éparpille, jusqu'à oublier que qu'elle fait sans pour autant se perdre.
Sur la pointe des pieds, elle tâtonne vers les biscuits, vérifie que des ombres l'entourent et la protègent, puis enfourne rapidement deux paquets bleus dans son cartable. Les hauts-parleurs grésillent alors, et elle reconnaît la voix du Badge.
"Le petit Franckie attend sa maman au bureau de la sécurité, je répète, le petit Franckie attend sa maman au bureau de la sécurité, merci."
Amour étire un petit sourire. Elle imagine les écrans dans la pièce, les quelques personnes qui prêtent l'oreille, et les autres qui continuent inlassablement de remplir leur chariots. Elle s'invente un petit Franckie, inquiet, sur la chaise en plastique. Il prie n'importe comment pour ne pas avoir à ouvrir son cartable. Amour songe que peut être, les choses ne bougent pas aussi vite qu'elle le croyait, que les mêmes évènements se répètent à l'infini dans le monde, en boules et en torsades, comme le sucre sur les sucettes de la foire. Elle croit entendre la mélodie des clochettes, le tintement des sphères, et se persuade alors que le petit Franckie est ce garçon étrange, cet autre Amour qui l'attend. Mais quelque chose ou quelqu'un à l'intérieur d'elle-même la rappelle à l'ordre et la remet à sa place, les pieds à plat sur le carrelage de la grande surface. Elle tourne la tête à droite, puis à gauche, comme avant de traverser une rue, puis reprend son parcours dans le trouble de la myopie.
Par nostalgie peut être, elle fait glisser les deux petites bouteilles de vernis dans sa nouvelle robe. Elle se rappelle le marché, et un frisson remonte son dos, comme une décharge électrique. A côté d'elle, une grosse dame vaporise du parfum, et les narines d'Amour palpitent ; l'odeur puissante lui tord un peu les boyaux et c'est presque assommée qu'elle se dirige à présent vers la caisse numéro 23.
Lorsque la sonnerie retentit, son cerveau explose, la caissière hurle comme un cochon qu'on égorge, et Amour s'enfuit avant de comprendre ce qui se passe, comme si ses jambes n'avaient rien attendu d'autre. Ses forces se décuplent sous les jets d'adrénaline, ses mouvement s'assouplissent, et elle file droit dans le brouillard, sans réfléchir et sans se retourner. Elle passe entres les cuisses d'un Badge, la tête en avant, et avale comme une folle les couloirs de la galerie marchande. Etrangement, ses sensations se transforment, sa peur cède la place à une douce euphorie, un sentiment de puissance, une vapeur plus enivrante encore que l'alcool. Amour jouit de sa propre volonté, de ses gestes déliées et de sa vitesse ; sa chair la transporte, la soulève, et sa pensée se vide à mesure qu'elle avance, comme du lait qui déborde. Amour maîtrise enfin son destin, elle trace à la manière des comètes, éblouissante, et gôute avec bonheur l'impression d'un calme absolu. Avant d'atteindre le jour, elle se retourne et applique ses mains sur la vitre des portes automatiques, le verre se fissure, puis explose, et elle recommence à courir. Sur le parking, les voiture flottent dans le trouble, Amour slalome, et entend les voix des Badges qui s'interrgogent au milieu des éclats de verre ; elle s'accroupit près d'un pare-choc, puis glisse silencieusement, contourne les obstacles, et finit par atteindre le passage cloûté.
Dans le bus, elle plisse les yeux et reconnaît les filles. Elle remet ses lunettes, contemple le baiser discret qu'elles échangent, et pleure, sans savoir pourquoi.