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"Tout à l'heure, je te dirai au-revoir."
Le pépé s'arrête sous un nuage, un biscuit mouillé à la bouche.
"Pourquoi ?"
Amour soupire et sourit en même temps.
"Je vais m'en aller, bientôt..."
"Où ça ?"
"Je ne peux pas le savoir encore, je dois aller chercher quelqu'un..."
Amour tourne le robinet, et l'eau gicle violemment sur la grille de fer rouillé, éclaboussant ses chaussures et sa nouvelle robe blanche. Elle tend ses lèvres, comme pour un baiser, et s'abreuve pendant quelque secondes, le jet transparent débordant sur ses joues. Le vieil homme finit de ronger son biscuit, l'air songeur, puis il boit à son tour. Ils se retournent ensuite vers le grand bassin calme, couvert de rides ondulantes. Amour murmure.
"Tu sais, l'autre soir, tu m'as laissée toute seule, et je suis montée sur la montagne là-bas... je me suis endormi un peu, et puis il y eu une comète, et j'ai vu la grue, j'ai cru qu'elle voulait me dévorer, c'est vrai... Il y avait un chien aussi, sur ce bateau..."
Le pépé hoche la tête comme une poupée cassée.
"Je sais, ils les dressent pour mordre les voleurs."
Amour le vieil homme se regardent avec un rire dans les yeux. La petite fille attrappe la main osseuse et la serre dans la sienne. Elle chuchote :
"T'es pas triste ?"
Le pépé hausse ses épaules, puis lui caresse gentiment la tête.
"Elle est belle ta robe."
"C'est pour mon rendez-vous... et si tu veux quand je serai partie, tu pourras aller dormir dans le hangar, ce sera mieux pour toi, quand il pleut et tout..."
"Bof, bah... à quoi ça servirait hein ? Un hiver encore, et tout sera fini. Je ne dis pas ça pour me plaindre, ni parce que je regrette que tu t'en ailles, même si c'est vrai au fond, mais tu fais bien de ne pas rester là, tiens, regarde moi, tu veux pas devenir comme moi, hein, une vieille pomme pourrie... Je n'ai plus rien à attendre, le meilleur, tout ça, c'est derrière, oui. Ils m'ont foutu dehors, alors je reste dehors, et ils me trouveront morts à la place qu'ils m'ont donné..."
Amour cherche une réponse en regardant les petites vagues qui s'écrasent sur les bords. Elle se dit qu'il doit bien y avoir quelque part, dans toutes les phrases possibles, une façon de consoler son ami. Elle sort un biscuit à son tour, grignote les coins du bout des dents, et se tait, une petite boule dans le ventre.
"Dis, je t'ai déjà raconté, que ma fiancée, elle avait les pieds bizarres ?"
"Non."
Les yeux ridés du pépé s'égaient de nouveau.
"C'est pas des histoires, elles avaient des tout petits orteils, vraiment tout petits, comme des lucioles, tu vois, c'était vraiment rigolo, quand elle mettait des sandales, l'été, et elle c'était tatoué un papillon, sur la cheville gauche...
Amour tente encore un sourire.
"C'était joli ?"
"Evidemment que c'était joli, comme tout le reste, c'était très joli, et unique au monde...
La promenade se poursuit comme le jour décline. Ils avancent en silence, et Amour ralentit sa marche lorsqu'il boîte. Autour d'eux, les montagnes de charbons se fondent dans le crépuscule, comme des ombres chinoises.
Plus tard, le pepé s'allonge sur un carton, se tourne sur le côté, puis replie ses jambes contre son coeur, comme un petit bébé. Amour reste un peu, la tête penchée et les iris plein de brouillard sous ses lunettes. Elle écoute comme le vent se lève, et comme la nuit se couche, elle fredonne une berceuse, une mélodie qu'elle imagine être le chant des sphères.
"Tout à l'heure, je te dirai au-revoir."
La mère d'Amour baisse le rebord du verre qu'elle tient près de sa bouche.
"Pourquoi ?"
Amour sourit et soupire en même temps.
"Je vais m'en aller bientôt."
"Où ça ?"
"Je ne peux pas le savoir encore, je dois aller chercher quelqu'un."
Amour tourne le bouton du robinet, et l'eau s'arrête de gicler. Elle attrape un torchon, essuie le gobelet décoré de papillons, et le pose à côté d'une assiette en porcelaine. Sa mère est assise à la table, les mains croisées sur ses genoux.
"Tu es retournée là-bas ?"
"Où ?"
"A la grande surface. Les policiers sont revenus. Ils m'ont dit que tu avais volé une robe."
Amour rougit sous sa peau noire.
"Oui."
"C'est cette robe là ?"
"Oui."
Sa mère souffle fort dans son poing, puis murmure d'une voix dépitée.
"Je l'ai payée."
Le silence gonfle autour d'Amour, comme une épingle dans une bulle de savon. Elle regarde le plafond, puis chuchote deux petites syllabes.
"Merci."
Sa mère hausse les épaules.
"Elle te va bien... c'est déjà ça.
Lorsqu'Amour s'y assoit, la paille de la chaise craque, et semble remplir tous les objets de la pièce, ainsi que l'air qu'elles y respirent et les pensée qu'elles y forment, chacune dans leur monde, si proches et si lointaines au même instant. Amour cherche une réponse en regardant les plis de la nappe. Elle se dit qu'il doit bien y avoir quelque part, dans toutes les phrases possibles, une façon de parler à sa mère. Elle considère l'étrange douleur qui loge dans son ventre, la petite boule qui remue sous le tissus de sa nouvelle robe, et se tait. Elles se fixent dans les yeux, pendant un long moment, 23 secondes de vide. Puis sa mère se lève, se fend d'un pauvre sourire et s'approche.
"Avant que tu partes, Fanette, je peux te prendre dans mes bras ?"
Amour loge son petit nez dans la chaleur du cou, des cheveux et des mains. Elles restent ainsi silencieuses, comme le jour décline, et se rappellent la même histoire, le même commencement, chacune à leur manière. L'image trouble de la table en métal se divise dans leurs pensées, comme du papier plié. Le soleil brille une nouvelle fois sur le cercle argenté, aveuglant les regards d'Amour, puis ceux de sa mère ; le coude de la petite fille tape dans un plateau, et un verre tombe, au ralenti, se brise sur le trottoir en milliers d'étoiles transparentes. Des années se succèdent, les mots disparaissent peu à peu, la poussière s'accumule entre Amour et sa mère, les câlins se font plus rare, les soupirs plus profonds, puis l'argent commence à manquer. Enlacées dans la maison, elles retournent ensemble vers ces matins et ces soirs indifférents, qui les éloignent peu à peu, et qui les maintiennent à distance, comme les sphères dans les mains du garçon en costume bleu.
Les carreaux de la maison explosent, les uns après les autres, puis la porte finit par imposer le début de la fin.