La myopie d'amour

* VINGT-TROIS *

Une lueur éveille Amour dans la nuit noire. Une danse espagnole, une dentelle de points jaunes qui frémit sous les soupirs de l'air, et des langues de lumière lèchent les joues du grand clown, découvrant des morceaux de visage, figés dans du plastique. Il termine un songe, une histoire de roses en métal. Il entrouvre ses yeux et contemple la ligne de flammes ; elle lui paraîtt encore surnaturelle. Amour se pose une question, dans la brume d'un sommeil pas tout à fait brisé. Il hésite, regarde autour de lui, puis remonte son col bleu sur son cou afin de calmer un frisson. A côté de lui, sa main retrouve la boîte en velours, rouge, et douce comme un baiser. Il la range lentement dans la poche intérieure de son costume, et les sphères qui y reposent émettent un tintement étouffé. Amour s'avance à quatre pattes, jusqu'à la première bougie. Il fixe la flamme qui tremble dans le noir, comme un corps nu en hiver. Amour suspend sa paume au dessus de la pointe ondulante, et se remplit d'une chaleur étrange, une certitude dont il n'a aucune idée précise, juste un espoir, tendre et confus. Lentement, à la manière des fleurs que le printemps déshabillent, Amour se déplie sur ses pieds, se relève, et commence une marche sous la nuit, attiré comme un papillon vers la lumière de la deuxième bougie. Il s'arrête encore, suspend sa paume quelques secondes, puis avance vers la troisième, sans chercher de raison, et ainsi de suite, Amour passe d'une bougie à l'autre, avançant chaque fois d'un ou deux mètres. Sur le bord extrême des trottoirs, les flammes semblent indiquer un chemin dans la ville, une direction à poursuivre vers un but invisible. Amour se prend au jeu, sans même s'en rendre compte. Malgré la fatigue qui lui colle les yeux, il poursuit pas à pas la route enflammée qui l'appelle, en se posant toujours quelques secondes pour absorber dans sa main la chaleur des vagues incandescentes. Au centre de sa paume, sa peau s'irise d'un mouvement de lumière, et un cercle s'y forme, comme une trace immaterielle laissée par le métal des sphères. Au fur et à mesure qu'il s'enfonce, la ville se referme sur ses épaules, telle un rideau de perles, et l'idée d'un retour se fait de plus en plus confuse. Amour comprend peu à peu qu'il ne reviendra plus, mais n'en ressent pas de peine. Il se contente de poursuivre la nuit sur le chemin des bougies, sans essayer d'en percer le sens. Lorsque son front cogne dans la vitre, Amour se recule, se frotte la tête, et s'aperçoit que la flamme qu'il essayait d'atteindre ne vivait qu'en reflet. Il contemple alors dans le verre l'image de la route qu'il a suivie, puis lève les yeux et se se sent pris de vertiges. La tour s'élève au délà du ciel, comme pour y gratter la lune, et l'univers se met soudain à tourner dans le regard d'Amour. Il ne sait plus dire si le sol se trouve sous ses pieds, si ces pieds touchent les étoiles et si les étoiles ne brillent pas tout simplement dans son dos, sur les mèches des bougies. Amour respire alors une gorgée de nuit fraîche, et décide de ne pas lutter, de ne pas chercher à traverser le mystère, juste se poser au centre de la ronde, pour y atteindre un point. En retrouvant ses esprit, Amour retrouve également le visage de la petite fille noire, celle qu'il croyait avoir tant de fois rêvé. Elle se tient près de lui, immobile dans une belle robe blanche. Ses pupilles brûlent une tendresse derrière les carreaux des lunettes. Un très vague, et très agréable parfum de feuille les recouvre. Amour se tient face au petit garçon, son briquet dans la main. Elle baisse alors sa tête, et lance son regard au dessus des verres. Par delà la myopie, elle retrouve le visage de celui qu'elle attend, égal à lui même, si beau et si limpide au milieu d'un monde trouble. Amour sourit, timidement, puis sans dire un mot, elle s'approche de la tour, et l'effleure du bout de ses ongles rouges. D'immenses fissures se forment alors sur le verre, comme des veines, des rivières déchaînées ; un craquement se prolonge infiniment vers l'espace, puis les vitres explosent d'un coup de foudre, en emportant le reflet des bougies. Une averse d'éclats retombe autour des deux Amours, sans même les frôler. Ils s'accompagnent en se tenant la main, montent les marches une à une, patiemment, jusqu'au sommet dénudé de la tour. Ils contemplent des étoiles filantes, un feu d'artifice en comètes multicolores. Puis Amour ouvre la boîte de velours, en tire les sphères brillantes et joue la mélodie des cercles. Amour s'assoit près de lui, face au vide, retire ses lunettes, les lance dans le trou et fixe le chemin lumineux. A cette hauteur, les 2323 bougies étalent un chemin de points flous, alors Amour se concentre, et relie ces point entre eux, comme pour faire un dessin sur un cahier de vacances, un papillon, ton papillon, dormant sur ta cheville, je cligne des yeux sous les arbres, retrouve le coeur brûlé d'un mois de juillet, la terrasse, le café, les papiers déchirés du sucre, et tu finis de traverser le passage cloûté de mon coeur...



Par Franck
page 11

page 1