La myopie d'amour

*UN*

C'était à l'heure du café, au coeur brûlé d'un mois de juillet. Je respirais, assis près d'un ami allemand dont les cheveux frisottaient des moutons sous les arbres. Les pieds nus dans nos sandales, nous buvions le soleil en terrasse, laissant le fond de l'eau tiédir dans nos verres comme les gens glissaient sur les trottoirs, se déplaçant d'un instant à l'autre. Sur la table de métal ronde, un rayon blanc éclaboussait des reflets aveuglants, et quelques gouttes noires échappées de nos tasses s'évaporaient près des papiers déchirés du sucre. Le tout, je m'en rappelle, offraient un joli décor à l'été. C'est alors qu'elle traversa le passage clouté. J'accrochais un regard à ses jambes. Un petit papillon y dormait, tatoué sur sa cheville. Aux contours d'un dessin, la rue s'étala comme la cire d'une bougie, un bonbon fondant sous la langue, les immeubles, les visages, les feuilles et la lumière ne furent plus qu'une seule chose, une seule histoire immédiatement absorbée en un point invisible et silencieux de mon ventre. Amour est une enfant. Une enfant à lunettes. Elle brise un morceau de verre, sort de chez sa mère, puis s'allonge dans le hangar d'un port. Amour est une petite fille noire, assise en tailleur, loin d'ici, dans un gigantesque cube, une planète, isolée dans la ville, minuscule comme une bille dans une boîte à chaussures. Ce mélange est pour toi, une seconde étrangère, du chocolat fondu dans le lait, une palette passée sous le jet de la douche. La bille emprunte sa sphère à la perfection des planètes, les planètes vont avec leurs volcans, leurs glaciers et leurs pierres sur autant de chemins inventée qu'une seule et petite vie d'Amour. A cet instant, de la même manière, le papillon, tes jambes et mon cerveau tournent dans un globe, au souvenir d'une comète, une étoile filante à l'heure du café, au coeur brûlé d'un mois de juillet.


*DEUX*

Verre brisé ? C'était il y longtemps, à ce qu'elle s'en rappelle, couchée au milieu des bougies. Ouvrir une porte, fermer une porte, et se trouver sur la place, devant chez sa mère, là où s'arrêtaient les bus pour laisser descendre les gens. Amour s'était amusée à marcher sur les trottoirs, sur le bord extrême des trottoirs, elle s'était amusée à poser ses pieds l'un devant l'autre, comme une fildefériste, avait tendu les bras en équerre, et de cette manière elle avait suivi lentement un chemin dans la ville, imaginant la rue comme un fleuve, et les voitures comme des crocodiles affamés. En s'en allant ce matin là, il y longtemps à ce qu'elle s'en rappelle, quittant la maison de sa mère, Amour savait qu'elle ne reviendrait pas, mais n'y avait pas vraiment pensé. Dans son souvenir, elle avait juste ouvert et refermé la porte, puis suivi sur le bord extrême des trottoirs les fils de laine fragiles, tendus au dessus du fleuve à crocodiles. A un carrefour, près d'un feu rouge, Amour avait baissé le nez, tourné la tête en lançant son regard par dessus ses lunettes, et contemplé le monde alentour dans le flou, pendant quelques secondes. Ses lunettes étaient les même qu'aujourd'hui, en plastique blanc, des lunettes très bon marché, un peu trop grande pour son nez, cadeau de l'hôpital où elle n'était plus retournée. Voilà qu'elle se souvient, allongée près des bougies. Elle avait contemplé le monde à un carrefour, le matin de son départ, elle l'avait contemplé de sa vision étrange. Comme l'air se dilate autour d'un feu, et déforme les arbres, la myopie d'Amour avait étalé les différentes parties de la ville où elle marchait, jusqu'à troubler les frontières entre les gens et les choses, les gens et les gens, les choses et les choses. Par exemple, lorsqu'un monsieur s'était approché de la vitrine pour regarder dedans, Amour n'avait pas su dire où s'arrêtait son manteau et où commençait le grand rectangle de verre. Et cette impression s'était peu à peu étendue à toute l'atmosphère, jusqu'à l'air même qui avait voulu pénétrer les panneaux de signalisation. Si on avait mis de l'eau sur les contours des corps, et tourné avec les doigts, on aurait pu peut être, cerner l'impression qu'avait eu Amour ce matin là, en quittant la maison de sa mère. Au bout d'un moment long de 23 secondes, Amour avait relevé la tête, et ses pupilles de nouveau s'étaient incrustées dans le cercle blanc des lunettes. L'univers s'était alors ramassé sur lui-même, les gens, les choses et l'air avaient ravalé leur limites pour redevenir nets, intacts, distincts les uns des autres. Le manteau du monsieur n'avait plus bavé sur la vitre, la vitre avait cessé de couler sur le manteau, et les lumières de faire des tâches. Chacun avait repris sa place récupéré sa forme ; tout était rentré dans l'ordre des choses. Après cette expérience, le chemin qui avait amené Amour n'avait plus été décidé par Amour, mais par ses pieds dans ses chaussures toutes rouges. Elle avait tourné chaque fois au dernier moment, à l'inspiration, aux couleurs du marché, aux parfums de la pâtisserie, au vol d'un pigeon, ou aux bruits parfois, ou à rien, juste un croisement, une ligne droite qu'elle avait poursuivie sans savoir pourquoi. Deux heures s'étaient ainsi écoulées avant qu'Amour ne s'arrête au terme de son voyage improbable, s'approche du 23ème hangar désert dans le port, considère la porte coulissante à moitié relevée, l'obscurité débordant sur le béton, et que quelque chose en elle lui murmure :
"Je suis arrivé chez moi."
Amour se redresse. Elle est assise en tailleur maintenant, planète minuscule, comme une bille dans une boîte à chaussures. Les lunettes posées sur ses cuisses, les yeux clos, elle caresse d'une main vague une des bougies échappée du sac. Verre brisé ? Cela fait un mois aujourd'hui. Amour deplace sa pensée, lâche ses souvenirs et regarde ses pieds dans le trouble de la myopie. Le hangar est un immense espace vide, éclairé par les tubes blancs de grands néons clignotants. Qu'il fasse jour ou nuit dans la ville, quand les néons sont éteints l'obscurité est immobile à l'intérieur. C'est un endroit si particulier, la nouvelle maison d'Amour, que les pas et les soupirs y résonnent. Amour s'y sent une princesse étrangère, une invitée laissée à l'abandon, et malgré tout chez elle, à sa place quoiqu'il arrive, dans le cube, le monde, ailleurs et plus loin encore, vers la lune, ses rêves l'étirent dans l'ombre jusqu'au 23 coins de la galaxie. La peau d'Amour ressemble au charbon de bois. Pourtant sa robe est blanche et son dos n'y déteint pas. Cette robe habille Amour depuis toujours. Lorsqu'elle était encore plus enfant, la dentelle lui frottait les chevilles. A présent, à peine s'est-elle usée sur les bords, et les années d'Amour l'ayant poussée, le tissu ne dépasse plus ses genoux noirs. Les bougies sont le jeu qu'Amour préfère. Elle les déballe lentement du sac. Comme d'autres avec les cubes, les cartes ou les voitures, elle les déplace, les organise et les emboîte au gré des humeurs enfantines. Chaque soir, avant de dormir, Amour dessine un chat, un coeur, un triangle ou un cercle, des formes qui n'ont pas d'autre sens qu'elles-même, et le calme qu'elle procure à ses nuits solitaires. Ce soir, c'est la jambe d'une jeune fille qu'elle invente, allume, et contemple en bâillant.



Par Franck
page 2