La myopie d'amour

*TROIS*

Habituellement, Amour va dans la rue pour trouver à manger, à boire, et des bougies. Elle joue encore de temps en temps au jeu des crocodiles, marchant en équilibre sur le bord extrême des trottoirs. Dans la ville, le ciel suit toujours plus ou moins les saisons, matins soleils et soirs de pluie, et Amour y répéte une route qui n'est jamais vraiment la même. Ce chemin qu'elle déroule trois ou quatre fois par semaine ne change que par la couleur du jour. Les directions sont identiques : cent mètres tout droit, deux cent mètres à gauche, cinquante à droite etc. Par contre les gens se transforment, ceux qui étaient là disparaissent, d'autres surviennent, habillés d'autres vêtements, d'autres figures. Seuls les propriétaires paraissent définitivement cloués à leur place. En passant, Amour leur adresse toujours un petit bonjour de la tête. Les propriétaires habitent sur des cartons, en famille, ou solitaires, comme l'homme ratatiné qui dort au premier croisement. Lorsqu'elle sort de chez elle, Amour se sent gêné de pénétrer le territoire des propriétaires, craignant de les déranger dans leur lit, dans leurs histoires fragiles, Amour se dit qu'elle n'aimerait pas que quelqu'un plante un feu rouge, ou un magasin de chaussures dans son hangar. Elle se demande souvent pourquoi les autres gens de la ville, ceux qui se transforment sans cesse, continuent leur marche comme si de rien n'était, le regard si fixement tendu vers un destination. Pourquoi traversent-ils la vie comme des piétons, les pieds à plat dans celle des propriétaire, sans même leur demander pardon. Amour désire montrer qu'elle est consciente du dérangement, alors elle leur adresse toujours une marque de politesse, un bonjour de la tête qu'ils lui renvoient parfois. Qu'elle parte les mains vides, ou qu'elle revienne la robe gonflée de bougies volées et d'oranges, Amour continue de regarder alentour, dedans et derrière ses lunettes, avec ou sans la myopie. A l'aller, telle fenêtre, tel égoût est à gauche, et au retour à droite, les réverbères aussi s'inversent, tout comme le point de vue d'Amour, selon qu'elle tourne le dos au hangar, ou qu'elle lui tende son visage noir. De temps en temps, Amour pense le monde comme une pièce de monnaie, elle fait la toupie, très vite, et l'univers devient un cercle flou dans ses yeux, Amour a la tête qui tourne et le coeur affolé lorsqu'elle s'immobilise, les rues tanguent comme des bateaux, et c'est en titubant qu'elle rentre chez elle, la robe gonflée de bougies volées et d'oranges, ou qu'elle repart les mains vides, en direction du marché. Amour flâne à d'autres instants. Elle s'éloigne de son but et construit au hasard le plan de la ville dans sa cervelle. A force de déambuler, elle apprivoise des lieux et des espaces. Depuis quelques temps par exemple, elle prend des habitudes au Grand Jardin, elle sommeille sur les bancs, la bouche ouverte, regarde les coureurs, les vélos, et les chiens qui promènent des cheveux blancs. Amour lance des gravillons sur les cygnes, et effeuille, bien sûr, quelques marguerites. Certains soirs, c'est au mur de verre qu'elle s'évade. Elle se tient à distance de peur de le briser, une main devant les yeux pour ne pas être éblouie. Elle regarde alors le soleil qui se couche dans le miroir de la grande tour de 23 étages, et les voitures ne sont plus des crocodiles dans l'imagination d'Amour, mais des perles aux bracelets de l'immeuble illuminé.

*QUATRE*

Les 23 bougies sont étalées en vrac, comme un jeu de mikado sur le sol sombre du hangar. 11d'entre elles ont déjà été brûlées, parfois jusqu'à la moitié, et certaines sont couvertes de veines étranges. Les 12 autres sont neuves, serties d'un capuchon de cire, encore vierges de la flamme du briquet d'Amour. Elle s'approche, rampant sur ses genoux, elle saisit d'abord une bougie vierge, qu'elle relève, puis une brûlée, et ainsi de suite, une sur deux, Amour dispose les bougies sur le sol pour créer une ligne régulière entre les deux murs les plus éloignés. Ce projet demande du temps, de la patience, et met ainsi les nerfs d'Amour à l'épreuve. Elle doit calculer mentalement les espaces, afin que rien ne lui échappe et que la figure soit parfaite. Amour se contrôle, en respirant calmement, et ses mains noires obéissent à ses ordres, dociles, comme deux oiseaux dressés. Une fois la ligne terminée, Amour gratte avec son pouce la petite pierre du briquet, et enflamme la première bougie vierge. Elle avance, passe sans s'arrêter devant la deuxième, allume la troisième, saute la quatrième, allume la cinquième et ainsi de suite, une sur deux, Amour embrase les bougies vierges, lentement, jusqu'à la dernière de la ligne. Puis elle commence un sourire, se recule un peu et regarde son oeuvre. Les flammes étincelantes divaguent en traçant des fantômes sur les veines de cire des bougies consumées, et les mèches noires, abandonnées, piquent des douleurs dans le cerveau d'Amour, des désirs de chaleur, des prières. Alors elle s'agenouille, approche sa flamme et répare l'injustice. Le briquet craque, Amour remplit les espaces d'ombres jusqu'à brûler une dentelle de points jaunes, une danse espagnole au silence du hangar, sensible au moindre soupir de l'air. Amour s'allonge à même le sol. Elle replie ses lunettes, les pose près de son oreille, s'écoute respirer. Les yeux ouverts, puis fermés, comme la porte de sa maison, Amour se transporte quelques années en arrière, jusqu'au premier verre brisé. Cette première fois était juste avant la myopie, Amour voyait encore dans la réalité. Au coeur brûlé d'un mois de Juillet, elle avait traversé le passage clouté, passant près d'une table en métal ronde, sa petite main serrée dans celle de sa mère. Sous l'effet du soleil, la table s'était soudainement mise à briller, tellement fort que le regard d'Amour en avait été blanchi, noyé, comme lavé dans la lumière. Son coude avait alors tapé dans un verre, de l'eau avait giclé sur ses joues, et l'objet, après une chute silencieuse s'était disloqué sur le trottoirs en millions d'éclats. Plus tard, sa mère l'avait emmené à l'hôpital où le docteur blanc lui avait construit ses lunettes. Ce soir, allongée près de la ligne des bougies, Amour ne lit pas ainsi son histoire. Seules quelques images se chevauchent. Dans sa fatigue, elle mélange les couleurs et les évènements, change de point de vue, ajoute ou retire un personnage, elle modèle la coiffure de sa mère, invente d'autre parfums et dépose des boutons gluants, comme des fleurs sur le front ridé du docteur. Amour se rappelle ensuite les autres verres brisés, les grands miroirs, les carreaux des fenêtres, jusqu'au dernier, dans la maison, le jour de son départ. Elle voyage d'un jour à l'autre, à un autre, et ainsi de suite, jusqu'à ce que le sommeil s'empare de ses souvenirs pour tisser sans qu'elle s'en aperçoive la trame du premier songe de la nuit.



Par Franck
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